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    Fraude pétrolière en Côte d’Ivoire : les rouages d’un système à près de 5 milliards FCFA

    Révélations sur une fraude massive dans le secteur des hydrocarbures : neuf distributeurs mis en cause, une agente clé de GESTOCI licenciée, et des soupçons de complicités au sein de l’administration des douanes.

    4 818 898 054 FCFA de droits et taxes éludés. C’est le montant total de la fraude mise en évidence par le Bureau des enquêtes douanières, à l’issue d’investigations déclenchées, selon les procès-verbaux, à la suite d’une dénonciation anonyme.

    Les documents recoupés par l’Enquêteur Déterminé illustrent un schéma récurrent : des volumes de carburant déclarés largement inférieurs aux quantités réellement enlevées dans les dépôts. Dans certains cas, les opérateurs ne seraient acquittés que de moins de 10 % des droits dus, selon les éléments comparatifs entre données douanières et registres de GESTOCI (Société de gestion des stocks pétroliers de Côte d’Ivoire).

    Une réquisition qui met en cause GESTOCI

    Tout bascule avec un courrier daté du 18 février 2026, adressé à GESTOCI. Dans cette correspondance, le directeur des enquêtes douanières écrit : « Au regard des faits, votre société est susceptible d’avoir commis une infraction douanière qualifiée de délit de première classe pour fausse déclaration, manœuvre ayant permis de mettre à la consommation des produits pétroliers, marchandises fortement taxées, en éludant le paiement de droits et taxes ».  En tant que déclarant en douane pour les entreprises qu’elle approvisionne, GESTOCI se retrouve directement exposée.

    Réaction diligente et robuste de GESTOCI

    Selon une note interne de GESTOCI consultée par nos soins, la direction a décidé de suspendre la fourniture de produits aux neuf sociétés mises en cause. La mesure produit des effets quasi immédiats. Dans un mémorandum interne, l’entreprise fait état d’un « franc succès », précisant que « la douane a recouvré auprès de ces clients, en 48 heures et à l’issue d’une réunion de concertation, la somme de 1,7 milliard de francs CFA ».

    Dans le même temps, le directeur général de GESTOCI informe l’ensemble du personnel, par voie de courrier, du lancement d’une mission d’audit interne. Celle-ci est justifiée « au regard des enjeux juridiques, financiers et de réputation » auxquels l’entreprise est exposée, selon un document également consulté.

    TDR de la mission d’audit

    Parmi les objectifs assignés aux auditeurs figurent l’évaluation de « la conformité des procédures internes aux opérations douanières et aux déclarations associées », ainsi que l’identification « des dysfonctionnements et insuffisances du contrôle interne ». La mission doit, en outre, « formuler des recommandations » visant à sécuriser les processus concernés et à prévenir la répétition de telles situations.

    Salimata Ouattara : une ligne de défense fragilisée

    Plusieurs documents désignent Salimata (Sali) Ouattara, responsable du service transit à GESTOCI, comme étant au cœur du dispositif découvert. Dans la lettre de licenciement de cette dernière, GESTOCI détaille les faits qui lui sont reprochés : « la minoration répétée de droits et taxes (…) qui a fait perdre aux Douanes ivoiriennes, donc à l’Etat de Côte d’Ivoire environ 5 milliards de francs CFA ». L’intéressée, selon le même document, invoque : « des fautes d’inattention ou de saisies accidentelles » ou encore « des erreurs de saisie ».

    Mais la direction oppose à cette ligne de défense des éléments chronologiques : « Curieusement, en 2024, année de votre bref séjour hors des services du transit en raison de votre affectation dans un autre service, aucune manipulation et/ou minoration de données (…) n’a été identifiée ». La lettre insiste également sur l’ampleur de la fraude dont elle s’est rendue coupable : « 103 déclarations […] en 2023, puis 113 […] en 2025 et 78 […] en moins de trois mois en 2026 ». Des chiffres qui, selon GESTOCI, traduisent une action répétée. Au regard du rythme que révèlent ces chiffres, 2026 était partie pour être une année record pour Sali Ouattara.

    Lettre de licenciement de Sali OUATTARA

    Sali Ouattara tente d’échapper à la justice

    Informée qu’elle faisait l’objet de recherches, Sali Ouattara a quitté son domicile et cessé de répondre à ses différents numéros de téléphone. Selon plusieurs sources concordantes, sa localisation sera finalement établie à la suite d’un appel téléphonique passé au lieutenant-colonel des douanes Kakou Zaka Jacques Omer. Ce dernier est présenté comme son complice principal dans les manipulations dont elle est accusée.

    Les enquêteurs découvrent alors qu’elle se trouve à la Polyclinique Sacré-Cœur, dans le quartier d’Attoban, à Abidjan, officiellement hospitalisée et bénéficiaire d’un arrêt de travail d’un mois. Cette situation est perçue avec réserve par les enquêteurs, qui évoquent un stratagème de l’agente de GESTOCI.

    Mme Ouattara a, par la suite, été entendue et invitée à répondre à une demande d’explications formulée par son employeur.

    Une fraude structurée et des acteurs identifiés

    D’après les premiers éléments de l’enquête, le mécanisme reposait sur une sous-déclaration systématique des volumes de carburant présentés au dédouanement. Les quantités déclarées à l’administration douanière apparaissaient ainsi très inférieures à celles effectivement enlevées. Des documents douaniers, recoupés avec ceux de GESTOCI, indiquent que certains opérateurs ne se seraient acquittés que de moins de 10 % des droits théoriquement dus.

    Parmi les entreprises mises en cause, SIFO Côte d’Ivoire, dirigée par l’Ivoirien Silué Foungniguéténé, apparaît en tête. Le montant des droits éludés qui lui est attribué s’élèverait à 3,59 milliards de francs CFA, soit plus de 70 % du total identifié. Suivent, selon les mêmes sources, Établissement Faman (467,4 millions), Delta Oil, dirigée par le Libanais Mohamed Zorkot (407,1 millions), Vinko Petroleum (152,1 millions), African Petroleum (106,4 millions), Ivory Energies CI, liée au Malien Sow Balla (36,1 millions), Wealth Africa Company (WAC) de l’Ivoirien Assogba Abdoul Ahmed Saïd dit « Arthur Assogba » (31,3 millions), l’Ivoirienne de Services et d’Affaires, associée au Libanais Jawad Abdallah (26 millions), et enfin Lightenergie (1,8 million), dont le conseil d’administration comprend plusieurs ressortissants ivoiriens.

    Présenté par certaines sources comme un intermédiaire ayant facilité la mise en relation entre opérateurs, Arthur Assogba conteste fermement ces accusations. « Si j’étais réellement le cerveau ou le rabatteur, je serais celui qui aurait les plus gros volumes de produits fraudés. Or, notre société a été redressée à hauteur de 30 millions, là où d’autres sont à des centaines de millions, voire à plusieurs milliards de francs CFA », affirme-t-il.

    L’ensemble des neuf opérateurs cités a été entendus par l’adjudant-chef Ouattara Ali, commandant de la brigade de recherche de la gendarmerie de Yamoussoukro, dans le cadre d’une plainte déposée par GESTOCI. L’entreprise entend, selon nos informations, faire toute la lumière sur ces faits et dégager sa responsabilité.

    La question des complicités internes

    Interrogés, plusieurs agents de GESTOCI ainsi que des acteurs du secteur estiment, sous couvert d’anonymat, qu’un tel système n’aurait pu fonctionner sans des complicités au sein des services douaniers dans les dépôts pétroliers (Vridi-pétrole et Yamoussoukro). Une hypothèse que les investigations en cours devront confirmer ou infirmer.

    Nos investigations ont permis d’identifier les agents des douanes en poste à Vridi-pétrole (GESTOCI) au moment des faits, entre 2023 et 2024. À cette période, le colonel Bamba Issiaka occupait les fonctions de sous-directeur en charge du pétrole. Il exerce désormais à Abengourou, où il supervise les opérations de dédouanement sur un ressort couvrant notamment Abengourou, Bondoukou et Bouna.

    À Abidjan, il a été remplacé par le colonel Ta Bi Senin Richard, auparavant son adjoint. Le bureau de Vridi-pétrole est, quant à lui, dirigé par le lieutenant-colonel Kouassi Michel, tandis que le lieutenant-colonel Kakou Zaka Jacques Omer occupait les fonctions de chef de visite. Ce dernier est actuellement chef de Bureau pétrole dans le dépôt GESTOCI de Yamoussoukro, où il a été rejoint, l’année dernière, par Sali Ouattara, l’agente de GESTOCI au cœur de cette fraude.

    Selon plusieurs sources concordantes, la mise au jour de la fraude a conduit le directeur général des douanes, le général Da Pierre Alphonse, à demander un traitement diligent du dossier. Une enquête administrative a été ouverte par l’Inspection générale des douanes, dirigée par le général Bahin Lejeune. Ses conclusions sont attendues.

    Le Général DA Pierre Alphonse est le DG de la Douane ivoirienne

    Une affaire révélatrice de failles structurelles

    Au-delà des montants en jeu, cette affaire met en lumière les limites des mécanismes de contrôle dans un secteur clé pour les finances publiques. GESTOCI, « réservoir national des hydrocarbures », se retrouve au cœur d’un dispositif où se croisent intérêts privés, procédures administratives et enjeux fiscaux.

    Les suites judiciaires et administratives de ce dossier seront déterminantes pour établir les responsabilités, et mesurer la capacité de l’État à corriger ses propres vulnérabilités.

    Ni les douanes ni GESTOCI n’ont souhaité répondre à nos sollicitations.

    Ce qui est vrai, est vrai !

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