L’audit commandité par la FIFA révèle qu’en moins de 24 mois, plus de 4 milliards FCFA ont probablement été détournés des caisses de la FIF, alors que des dons de plus de 200 millions FCFA ont été distribués dans des conditions totalement opaques.
Au lendemain de la nomination d’un Comité de normalisation – après une longue période de crise qui paralysait la Fédération Ivoirienne de Football (FIF) – la Fédération Internationale de Football Association (FIFA) a diligenté une enquête sur l’équipe dirigeante de la FIF sortante. Confiée au cabinet Ernst & Young, l’audit s’est penché sur les années 2019 et 2020, pendant lesquelles un des candidats pour le poste de président de la FIF à la prochaine assemblée élective, M. Sory Diabaté, était au cœur de la gestion dénoncée dans le rapport dont j’ai pu obtenir une copie.

Des centaines de millions « décaissés » sans justificatifs.
Sur la période en revue, les auditeurs révèlent que jusqu’à 579 millions de F.CFA ont été payés, sans aucune facture, à des prestataires vraisemblablement fictifs. Les experts mandatés par la FIFA concluent à des détournements manifestes lorsqu’ils écrivent que « les paiements d’un montant aussi important sans factures reflètent un dysfonctionnement majeur dans le processus de règlement fournisseur et ne permettent pas d’attester la réalité des opérations concernées ». Silence on vole.
L’audit note une autre pratique peu orthodoxe, notamment au niveau des dons et droits TV dont les clubs de football ivoiriens doivent bénéficier de plein droit, mais qui sont finalement distribué selon le bon vouloir des dirigeants de la FIF, quand cet argent n’est tout simplement pas détourné. En 2019 et en 2020 peut-on lire dans le rapport, la FIF a décaissé respectivement 157 millions et 74 millions FCFA. Après avoir relevé qu’il n’existe aucune règle pour les dons à la Fédération Ivoirienne de Football, l’audit lève le voile sur la manière scandaleuse avec laquelle les 231 millions FCFA ont été distribués en « dons ». On découvre ainsi que « sur simple sollicitation verbale, ou par courrier, le président et/ou le Directeur Exécutif valide un bon pour accord pour exécution par la comptabilité ». Pire, comme on peut le lire dans le rapport d’audit, « tous les paiements sont effectués par la caisse ».
L’argent destiné au développement du football pouvait donc ainsi être débloqué sur « simple sollicitation verbale », entre copains. On croit rêver, et pourtant, j’ai mené ma propre investigation sur cette question spécifique des dons à la FIF. Une source à la fédération m’a confirmé les allégations des auditeurs de Ernst & Young. « Plusieurs millions pouvaient être versés, en liquide, à un seul individu sans aucune demande écrite », m’a ainsi certifié un agent de la FIF qui a requis l’anonymat. La bande à Sory Diabaté s’est aussi attribuée des primes indues, comme l’ont constaté les auditeurs. Entre 200.000 FCFA et 500.000 FCFA par mois ont été versés en « indemnité de présence » à tous les membres du Comité exécutif et aux membres des comités permanents. Et les auditeurs de rappeler – fort opportunément – que le paiement de ces indemnités est contraire « aux dispositions de l’article 99 des statuts de la FIF qui disposent que les fonctions dans les organes de la FIF sont gratuites ». Conclusion des enquêteurs : « les indemnités payées sur les deux exercices 2019 et 2020 aux membres du Comité exécutif et aux conseillers spéciaux dans le cadre de leur présence aux travaux dudit comité ne sont pas justifiées eu égard aux statuts ». Ernst & Young demande donc que les montants indus ainsi payés soient reversés dans les caisses de l’instance fédérale
Sur la base des documents comptables de la FIF que j’ai réussi à obtenir, ces trois dernières années, ce sont ainsi plus d’un milliard FCFA que les membres de la FIF se sont versés en indemnités, en toute illégalité, au moment même où les clubs de foot manquaient du minimum pour payer des salaires décents aux joueurs.

Le car-régie le plus cher de la planète ?
L’achat d’un car-régie pour la retransmission en direct des matchs du championnat local dans le cadre du contrat avec Canal+ est un cas emblématique des mauvaises pratiques de gestion que relèvent les experts mandatés par la FIFA. Pour le motif d’achat du car-régie, le partenaire Canal+ a débloqué 800.000 Euros (524.800.000 F.CFA), qui aurait déjà pu acquérir le car en question. La FIF a également contracté un prêt auprès de Nsia-Banque de 412 millions FCFA, toujours pour l’achat du même car-régie. Mais autant le prêt que les sommes versées par Canal+ n’ont entièrement servi à l’achat du véhicule. Le rapport d’audit note ainsi que « sur un total de 800.000 euros reçus au titre de la subvention d’investissement car-régie (Canal+), seulement 200.000 euros ont été affectés à l’acquisition de cet actif ». Et pour ce qui est du prêt contracté auprès de Nsia-Banque, sur 412 millions FCFA, 338 millions FCFA sont effectivement entrés dans l’achat du car. L’analyse du montant global des ressources mobilisées pour l’acquisition du car-régie (743 millions FCFA) et du coût de cet actif (527 millions FCFA) permet de conclure, écrivent les auditeurs, que « la différence de 216 millions FCFA a été utilisée à des fins autres que celle de l’acquisition du car-régie ». L’utilisation de ces 216 FCFA millions reste donc toujours un mystère. Outre les 216 millions dont on ne sait pas l’utilisation qui en a été faite, les auditeurs établissent une probable surfacturation sur le prix du fameux car-régie. Une expertise confiée à une structure indépendante – le cabinet African Broadcast Services CI – laisse en effet apparaître une différence de 84 millions FCFA. « La valeur estimée du car régie et de l’uplink selon l’évaluation du cabinet s’élève à 328 millions FCFA, hors transport et dédouanement, contre 412 millions FCFA affichés sur la facture du fournisseur » peut-on lire dans le rapport d’audit
Par ailleurs, le rapport d’audit laisse apparaître un autre montant de 594 millions FCFA pour l’achat de terrains à Yopougon et à Abobo. Si les comptes de la FIF enregistrent bien deux virements de la FIFA, respectivement de 294 millions de FCFA et de 300 millions de FCFA, on découvre avec sidération les révélations des auditeurs sur cette affaire : « aucun document ne nous a été transmis pour expliciter l’utilisation faite de ces fonds par la FIF ». Disparus mystérieusement à la FIF, les 594 millions FCFA de don de la FIFA.


Sory Diabaté opte pour le silence
Approché très courtoisement pour obtenir des explications aux graves accusations contenues dans le rapport d’audit, monsieur Sory Diabaté, ex-dirigeant de la FIF qui a souvent revendiqué le bilan de la période auditée a préféré nous répondre par le mépris : « Je n’entends donc pas me prêter à cette parodie en vous mettant en garde sur les conséquences judiciaires de tout propos attentatoire à mon honneur et à ma dignité ». Nous avons acté les menaces de procès, tout en faisant remarquer à monsieur Diabaté que des parties de son message que nous n’avons pas publié comporte des propos constitutifs de diffamation à mon endroit, susceptibles de lui coûter des poursuites judiciaires.

L’argent du foot servirait à engraisser marabouts et arbitres
Nonobstant l’obstruction regrettable de Sory Diabaté, nous avons quand même, en toute honnêteté, tenté de comprendre les raisons qui pourraient justifier le déblocage de plusieurs centaines de millions FCFA, sans aucunes factures. D’après un haut cadre de l’administration publique ivoirienne avec lequel je me suis entretenu dans le cadre de cette investigation, « la Fédération Ivoirienne de Football fait de la gestion de fait et c’est probablement le cas pour la quasi-totalité des autres fédérations africaines ». Notre interlocuteur explique que de nombreuses dépenses ne peuvent simplement pas figurer dans un livre des comptes, obligeant les dirigeants de la FIF à camoufler ces charges dans des surfacturations. « Cela pourrait également expliquer les sommes décaissées sans aucunes factures qui ressortent du constat des auditeurs » a tenté de justifier ma source qui s’est voulue plus explicite : « dans quel chapitre budgétaire voulez-vous qu’on justifie les dizaines de millions de FCFA dépensés pour rémunérer les marabouts et d’autres pratiques occultes dans le but de remporter des matchs ? ». Mes échanges avec ceux qui essaient de défendre la gestion de Sory Diabaté épinglée dans le rapport d’audit, ont permis de faire ressortir d’autres pratiques peu connues. Un des responsables du foot ivoirien m’a ainsi expliqué que pour des matchs déterminants, la FIF a parfois usé d’une pratique à laquelle s’adonnent d’autres fédérations africaines, la corruption de dirigeants au siège de la Confédération Africaine de Football (CAF). « Nous remettons parfois des sommes importantes à la Commission arbitrage de la CAF afin qu’elle désigne, pour nos matchs, des arbitres avec lesquels nous pourrons nous entendre. Et lorsque les arbitres arrivent pour nos matchs à domicile, nous les accueillons avec de précieuses enveloppes ». De l’argent « qui sert à corrompre ces officiels ne peut être logé dans aucun chapitre budgétaire et pour un auditeur, puisque ces dépenses ne sont soutenues par aucune pièce comptable, ces sommes sont considérées comme détournées », a conclu mon interlocuteur pour justifier des sommes colossales décaissées par la FIF de M. Sory Diabaté, sans aucun justificatif.
Un autre acteur du football ivoirien bat ces arguments en brèche : « certes les pratiques de corruption d’officiels et de recours à des occultistes et marabouts peuvent expliquer les sommes importantes décaissées sans justificatifs ». Mais mon interlocuteur est catégorique : « ce n’est qu’une partie de l’argent décaissé sans factures qui a servi à ces pratiques. La réalité c’est que, exception faite de Sidy Diallo, parce qu’il était lui-même très riche, tous les responsables de la FIF ont puisé dans la caisse en toute impunité depuis plusieurs décennies ».
Alors que la FIFA elle-même a été secouée, il y a quelques années par des scandales qui ont coûté leur place à son inamovible président, Sepp Blatter, et son Secrétaire Général, Gérome Valcke, au siège de la Fédération Internationale de Football Association où je me suis rendu il y a quelques semaines, l’on pense que les membres de l’équipe sortante de la FIF, comptables des détournements constatés par les auditeurs, sont disqualifiés pour continuer à diriger la fédération ivoirienne. Mes sources au Secrétariat Général de la FIFA révèlent que l’organisation internationale envisage sérieusement la possibilité de sanctionner lourdement les principaux acteurs de l’ancienne équipe dirigeante de la FIF, dont Sory Diabaté, notamment en leur interdisant à vie quelque responsabilité dans les activités du football. Ces sanctions ont déjà frappé d’autres dirigeants du foot ailleurs.
L’Etat ivoirien également serait fondé pour demander des comptes à l’ancienne équipe dirigeante de la FIF qui s’est rendue coupable des malversations bien exposées dans le rapport d’audit, tant le concours financier des autorités dans le football est conséquent, classant la fédération ivoirienne dans le peloton de tête de celles qui reçoivent le plus de fonds publics en Afrique. En effet, sur 9.189.649.000 FCFA de fonds gérés en 2019, l’Etat y a contribué pour 2.966.778.000, dont 2.366.778.000 au titre de la parafiscalité et 600.000.000 FCFA de subvention de la Présidence de la République. En 2020, l’Etat a contribué pour près de la moitié du budget de la FIF, soit 2.816.000.000 FCFA sur un budget de 6.150.000.000 FCFA. En 24 mois, ce sont donc 5.782.778.000 FCFA du contribuable ivoirien qui ont été gérés dans la totale opacité par la FIF de Sory Diabaté et, selon de hauts dignitaires du régime avec lesquels je me suis entretenu, l’Etat ne devrait logiquement pas tolérer que ceux qui se sont rendus coupables de tant de légèreté cherchent à se maintenir à la tête de la FIF. C’est une question d’éthique, alors que le Président de la République a lancé une opération mains propres dans le but d’assainir la gestion des deniers publics.

Ce qui est vrai, est vrai !

