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    ANSUT : 7,5 milliards détournés et 10 milliards de dépenses douteuses (Audit)

    Dépenses sans contrats, ni factures et aucune preuve de réalisation ; absence de comptabilité au jour le jour, rémunérations versées et avantages accordés à du personnel non-contractuels et/ou non salarié ; l’audit du cabinet KPMG est un réquisitoire sans pitié pour l’ex-DG de l’Agence Nationale du Service Universel des Télécommunications (ANSUT). Jean Euloge Soro-Kipeya a été limogé à la suite de cet audit.  

    L’un des premiers éléments que relèvent les auditeurs a trait à la non-tenue quotidienne de la comptabilité. En d’autres termes, c’est comme si l’on avait volontairement créé un désordre comptable qui favoriserait des détournements. Le 16 septembre 2021, les auditeurs ont procédé à un inventaire inopiné de la caisse et, surprise, ce contrôle a révélé « de nombreuses irrégularités ». Ces manquements sont entre autres : des brouillons de caisse non saisis au fur et à mesure des encaissements et des décaissements, des montants inventoriés qu’on ne retrouve pas dans le coffre-fort, des carnets de caisse pré-numérotés non datés chronologiquement, etc. Conséquence de ce constat, peut-on lire dans le rapport d’audit, « ces manquements ne permettent pas d’avoir une assurance sur la fiabilité du solde de caisse ». Une de mes sources anonymes au sein du service comptabilité de l’ANSUT explique que ce désordre comptable s’explique par le fait « qu’on sortait souvent de l’argent cash pour des raisons inavouées et c’est plus tard qu’on s’arrangeait pour trouver un motif défendable à ces décaissements ».

    Plus de 7milliards de dépenses non-justifiées

    Ce sont exactement 7,454 milliards F.CFA que les auditeurs ont inventorié en « dépenses non justifiées » sur les quatre années en revue (2017, 2018, 2019, 2020). Si 2019 peut être considérée comme l’année où il y a eu moins de dépenses non-justifiées, avec 37 millions FCFA, les enquêteurs constatent jusqu’à 3,647 milliards de dépenses non justifiées en 2018. Le rapport d’audit classe dans cette catégorie, des « dépenses sans contrats, ni factures, ni preuves de réalisation de la prestation ». On croit rêver tant tout cela relève de l’inimaginable. Des fois, comme si on s’efforçait de bien faire les choses, on retrouve des factures, « mais sans bons de livraison ». Pour des biens physiques qu’un fournisseur ne saurait livrer sans un bon de livraison, les auditeurs concluent qu’en réalité, la facture a simplement servi de justificatif pour décaisser des fonds pour un achat qui n’a jamais été réellement effectué.

    Sur la période auditée, plusieurs centaines de millions F CFA ont par ailleurs été sortis pour des missions fictives. « Déplacements pour des missions sans ordres de mission, ni fiches de départ, ni rapports de missions ».

    L’audit a révélé des dépenses non justifiées et / ou insuffisamment justifiées.

    10 milliards de dépenses insuffisamment justifiées.   

    Ce sont exactement 9,975 milliards de F.CFA que l’audit classe dans la catégorie des « dépenses insuffisamment justifiées ». Ici encore, c’est en 2018 que le Directeur Général de l’ANSUT semble le moins respecter les règles de gestion. Ce sont 5,711 milliards qui sont dépensés cette année-là dans des conditions jugées discutables par les auditeurs. On y note des « dépenses auprès de prestataires atypiques » clairement identifiés dans le rapport d’audit. L’auditeur KPMG est notamment intrigué par le fait que TECHNOLOGIE SERVICES, PRESTASYM, PHENIX INFO et GLOBAL PRESTATIONS TECHNOLOGIE ont des caractéristiques communes. Elles fournissent « les mêmes biens et ont des caractéristiques communes à savoir le modèle de la facture, la boîte postale, la personne identifiée pour récupérer les règlements (chèques, espèces…) ». A elles seules, ces quatre entreprises de tailles modestes, derrière lesquelles se cache visiblement le même individu, ont obtenu pour 2,3 milliards de marchés entre 2017 et 2020.

    Quelques 2,862 milliards FCFA, ont été payés par l’ANSUT, correspondant aux rémunérations des consultants pour lesquels, « nous n’avons pu obtenir de rapport des travaux réalisés », peut-on lire dans le rapport de KPMG. Au total, ce sont exactement 10,6 milliards de FCFA que l’ANSUT aurait versé sur quatre ans aux consultants dans des conditions généralement jugées discutables par les auditeurs. Une de mes sources au sein de l’entreprise m’a expliqué que « les fausses factures de consultants fictifs étaient un des moyens privilégiés par le DG pour détourner de l’argent ». Interrogé sur l’ampleur de ces pratiques, ma source affirme que « 50% à 60% des montants payés ne correspondaient à rien. C’était juste pour voler de l’argent ».

    Toujours au titre des « dépenses insuffisamment justifiées », les rémunérations versées à un intermédiaire et conseil en particulier, dans les opérations de levée de fonds ont intrigué les auditeurs. De mirobolantes commissions ont souvent été payées à Algest Consulting – du banquier Ivoirien Ibrahim Magassa – là où, de l’avis des experts de KPMG qui connaissent parfaitement le secteur, « le plafond généralement admis est de 3% ». Un expert du milieu m’a expliqué que « des commissions aussi injustifiées cachent des rétro commissions reversées à celui qui a accordé le marché ».

    L’analyse comptable et financière de l’ANSUT a conclu a plus de 7 milliards de FCFA de dépenses non justifiées.

    L’entreprise de monsieur Magassa bénéficie d’autres privilèges de la part de M. Jean Euloge Soro-Kipeya, le directeur de l’ANSUT. Tantôt il lui a payé 1,6 milliards FCFA « supérieurs aux engagements ». Autrement dit, il est payé plus que ce que prévoit son contrat. Une autre fois, il reçoit 1,022 milliards FCFA « par anticipation, sans pièce justificative ».   

    Rappelons que comme tous les audits, celui réalisé sur la gestion de l’ANSUT ces quatre dernières années n’est pas exhaustif. Il est basé sur un échantillon aléatoire des marchés, des pièces comptables et une revue des procédures et dispositifs en place. On ne saura donc peut-être jamais l’importance des sommes qui auraient été détournées par le Directeur Général limogé de l’ANSUT.

    J’ai tenté d’obtenir des explications du Directeur Général dont la gestion a été aussi sévèrement mise en cause, et sur qui l’audit a fait de graves allégations de détournements de deniers publics. Après avoir promis de répondre point par point à toutes les questions envoyées par écrit, Jean Euloge Soro-Kipeya s’est rétracté.

    Selon une de mes sources parmi les hauts cadres de cette structure publique, « une enquête judiciaire qui passerait en revue tous les documents comptables de la structure révèlerait des détournements pouvant se chiffrer à plusieurs dizaines de milliards de F.CFA ». Quelque peu désabusé, mon interlocuteur conclut : « le DG est aujourd’hui multimilliardaire et tout le monde le sait. De savoir Euloge libre et jouissant des sommes colossales détournées de l’ANSUT, dont une partie représente des dettes que l’Etat doit rembourser, est quelque chose de difficile à digérer ».

    Rappelons que le Directeur Financier sans qui tous ces détournements n’auraient pu s’opérer, Jean-Claude S. Yéo, est toujours à son poste, ce qui, d’après mes sources, créé un certain malaise au sein du personnel de l’ANSUT.

    Ce qui est vrai, est vrai !

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